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Comment passer de la sensibilisation à l'action ? Partie 3 : les freins psychosociaux

  • Photo du rédacteur: Ninon Scotto di Uccio
    Ninon Scotto di Uccio
  • 1 avr.
  • 6 min de lecture

Voici un extrait de mon mémoire réalisé lors de mon Master Gestion de l’environnement, Communication écocitoyenne, Patrimoine et Développement durable, à l'Université Côte d'Azur Nice, France.

C'est le résultat d'une recherche théorique sur les freins à l'adoption de comportements écoresponsables.



C. Freins psychosociaux – Une crise difficilement perceptible par notre cerveau 


En plus des freins extérieurs à l’individu et propres à l’individu, nous sommes confrontés à des freins psychosociaux, qui agissent inconsciemment et qui nous empêchent d’adopter des comportements écoresponsables. En effet, cette crise environnementale inclut un nombre de caractéristiques que nous n'arrivons pas à percevoir et qui donc nous immobilisent. La dégradation de nos environnements se fait lentement et graduellement et les conséquences de la crise climatique semblent loin de nous ou dans une temporalité future qui ne semble pas être la nôtre. Nos systèmes environnementaux sont complexes et durs à comprendre : nous ne faisons pas la connexion facilement entre des vagues de chaleur exceptionnelles chaque été et les gaz à effet de serre que nous relâchons dans l’atmosphère, et encore moins des vagues de froid comme au Texas cet hiver 2021. (Kollmuss, Agyeman, 2002 : 254)


De plus, cette crise nous impacte à l’échelle mondiale, une échelle que nous avons du mal à nous représenter. C’est ce que Sébastien Bohler (2019 : 26), docteur en neurosciences, constate dans son œuvre “Le bug humain” : “Notre conscience de ce qui nous attend ne semble avoir aucun effet sur le cours des événements. Tout se passe comme si notre intelligence était impuissante, dominée par des processus plus profonds, inconscients, que nous ne maîtrisons pas. Nous assistons, sans réaction, aux préparatifs de notre propre enterrement.


Un des freins qui nous empêche d’agir face à la plus grande crise qui atteint l’humanité, est que nous n'arrivons pas à nous projeter dans les problèmes futurs, même si les scientifiques nous disent qu’il faut agir maintenant pour prévenir des risques futurs. C’est ce que les psychologues expérimentaux ont appelé la dévalorisation temporelle, “il est résumé à une idée simple : plus un avantage est éloigné dans le temps, moins il a de valeur pour notre cerveau." (Bohler, 2019 : 166) Ceci nous amène à être prisonniers du présent car "Le plaisir et la facilité que nous pouvons nous offrir maintenant ont cent fois plus de poids dans nos décisions que la considération d'un avenir lointain." (Bohler, 209 : 165). C’est la tragédie de la complexité d’adoption d’un comportement écoresponsable, "Au moment de faire un petit sacrifice immédiat, c'est comme si nos pensées sur le futur s'évanouissaient comme un mirage." (Bohler, 2019 : 165).


C’est ce qui a, pour Sébastien Bohler (2019), provoqué les manifestations des gilets jaunes autour du slogan “Fin du mois ou fin du monde”, “le choix serait entre disposer d'un moindre pouvoir d'achat maintenant pour préserver la planète dans vingt ans, ou préserver le pouvoir d'achat maintenant en hypothéquant l'avenir lointain." (Bohler, 2019 : 170).  Ajoutez à cela que nous avons tendance à utiliser les ressources que nous avons, surtout quand nous ne sommes pas sûrs de ce que l’avenir nous réservera : "Quand l'avenir est incertain, mieux vaut se saisir de ce qui se présente à nous, tant que nous en avons l'opportunité" (Bohler, 2019 : 171)


De plus, une autre faille de nos cerveaux, que met en avant Sébastien Bohler (2019) est que nous n’arrivons pas à comprendre les conséquences environnementales de nos actions. Nous voyons rarement les conséquences immédiates de nos comportements et nos impacts dans des systèmes complexes naturels dont nous avons très peu de compréhension, comme le cycle du carbone, le cycle de décomposition d’une épluchure de banane ou encore les déchets nucléaires suscités par notre consommation d’électricité. Michel Léger et Diane Pruneau (2015 : 16) citent aussi le problème du manque de perception du lien entre les actions de la personne et la dégradation de leur environnement.


Lolita Rubens (2011 : 16) explicite aussi cette difficulté à voir la conséquence de nos actes et ajoute une autre complexité, "on observe souvent que les personnes sollicitées ne perçoivent pas suffisamment la relation entre le comportement individuel pro-environnemental qu’on leur demande d’adopter et les problèmes environnementaux en général (Brandon, Lewis, 1999)" (Rubens, 2011 : 17). Nous avons donc du mal en tant qu’individus à percevoir nos comportements néfastes, et donc nous ne voyons pas pourquoi nous devons les changer, et de plus, nous ne comprenons pas comment nos comportements écoresponsables remédient à la dégradation de l’environnement que nous voyons à la télévision. 


De même, il semble que notre cerveau essaye de ne pas enregistrer la dégradation de nos écosystèmes. La difficulté d’accepter les sacrifices qui nous seraient demandés pour avoir un plus petit impact empêche l’assimilation de cette réalité : "la prise de conscience liée à la situation délicate dans laquelle se trouve la planète peut augmenter l’anxiété et pousser les individus à tenter de nier le problème (Winter, 2000)." (Rubens, 2011 : 16) En effet adopter un comportement écoresponsable peut être coûteux, comme nous l’avons vu précédemment, car il demande la plupart du temps de changer de comportement pour en adopter un perçu comme plus contraignant. (Geller, Bechtel, Churchman, 2002).


Eric Singler (2015) rappelle les biais de confirmation, du temps présent et de l’affect, mais complète cette liste avec trois autres biais psychologiques qui nous empêcheraient d’adopter un comportement écoresponsable : le biais d’inertie, de surconfiance et de disponibilité mentale. Le biais d’inertie fait référence au fait que nous avons tendance à garder nos habitudes pour le meilleur ou pour le pire. "Les gens évitent généralement les changements, même s'ils sont mineurs et même quand le changement est clairement souhaitable". (Ariety, MOOC, Beginner's guide to irrational behavior, 2013 cité par , Singler, 2015 : 71). Ce biais nous a initialement été utile pour la survie de notre espèce car la nouveauté peut nous tuer, alors que l’habitude ne l’a jamais encore fait, mais ce manque de capacité à changer nos comportements nous met maintenant en danger d’extinction. 


Ensuite le biais de la surconfiance fait référence au fait que nous pensons que notre jugement global et nos performances seront capables dans l’avenir de résoudre nos problèmes, même si ce n’est pas forcément le cas. "Combien de fois n'avez-vous pas entendu quelqu'un nier l'importance de la question climatique sous prétexte que l'on trouvera des solutions ? C'est le biais de la surconfiance en action!" (Singler, 2015 :  72) En effet ce biais crée un optimisme structurel sur notre capacité à faire face aux enjeux environnementaux auxquels nous sommes confrontés et donc à ne pas être réalistes face aux risques de la situation.


Enfin, l’idée du biais de disponibilité mentale est que certains critères de choix ont plus de poids que d'autres car ils nous viennent immédiatement à l'esprit quand on prend une décision. Les éléments de décision sont souvent liés au contexte de la décision à prendre et donc très présents dans notre mémoire au moment d’agir. (Singler, 2015 :  78) Comme Eric Singler nous l’explique, les premiers critères qui nous viennent à l’esprit vont peser le plus fortement dans le choix final. Malheureusement pour beaucoup, les considérations environnementales viennent souvent loin derrière d’autres éléments, notamment quand l’on fait des choix quotidiens.


Il y a donc un nombre de facteurs psychologiques qui nous ont servi pendant une grande partie de notre humanité et dans l’évolution de notre cerveau qui maintenant sont devenus des freins à l’adoption de nouveaux comportements vertueux, qui pourraient nous aider à faire face à la crise environnementale. De plus, cette crise, du fait qu’elle est à l’échelle du monde et avec des conséquences lentes et dans le futur, nous est difficilement perceptible. 


Résumé 1.3 : Entre sensibilisation et changement de comportement 


Ce qu’il faut retenir des freins entre sensibilisation à l’environnement et l’adoption de comportements écoresponsables est bien résumé dans le modèle ci-dessous élaboré par Hines et al. (1986) qui explique les facteurs d’adoption d’un comportement pro-environnemental ou écoresponsable. Tous les facteurs sur la gauche du comportement écoresponsable correspondent aux facteurs internes, et les “situational factors", aux facteurs externes. Ils n’ont pas discerné ici les facteurs psychosociaux.  



L’information, les connaissances et les attitudes conscientes de l’environnement ne suffisent pas à faire adopter un comportement écoresponsable. Il y a une mixité de facteurs externes à nous-mêmes, internes à nous-mêmes et psychosociaux qui nous empêchent de passer à l’action. Il faudra donc adopter des stratégies d’engagement qui iront plus loin que la communication classique pour aider à combler ce fossé entre sensibilisation à l’environnement et adoption d’un comportement écoresponsable.



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