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Comment passer de la sensibilisation à l'action ? Partie 1 : les freins contextuels

  • Photo du rédacteur: Ninon Scotto di Uccio
    Ninon Scotto di Uccio
  • 31 mars
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 avr.

Voici un extrait de mon mémoire réalisé lors de mon Master Gestion de l’environnement, Communication écocitoyenne, Patrimoine et Développement durable, 

à l'Université Côte d'Azur Nice, France.

C'est le résultat d'une recherche théorique sur les freins à l'adoption de comportements écoresponsable



1.3 Les freins entre sensibilisation et changement de comportement 


Cette dissonance entre sensibilisation à l’environnement et comportements écoresponsables a été soulevée entre autres par Lolita Rubens (2011) et Anja Kollmuss, Julian Agyeman (2002). Ces auteurs ont exploré les freins psycho-sociaux (Rubens, 2011), sociodémographiques, les facteurs externes (institutionnel, économique, social et culturel) et les facteurs internes (motivation, connaissances pro-environnementales, sensibilisation, les valeurs, les attitudes, les émotions, les lieux de maîtrise, les responsabilités et les priorités) (Kollmuss, Agyeman, 2002) à l’adoption de comportements écoresponsables.


En effet, il y a donc des facteurs internes et externes à l’individu qui créent des freins à l’adoption de comportements écoresponsables, à différentes échelles. L’individu en lui-même, ses émotions, sa personnalité, peuvent mettre des freins à l’adoption d’un comportement écoresponsable mais aussi sa situation sociale, économique et culturelle peut avoir un impact sur la difficulté d’adoption d’un tel comportement. Nous allons d'abord explorer les possibles freins externes à l’individu car ils sont plus universels et généraux, puis nous allons nous pencher vers les freins propres à l’individu, ainsi que les freins psycho-sociaux. 


A - Facteurs externes - Freins contextuels


Parmi les facteurs externes, nous allons explorer les freins institutionnels, économiques, sociaux et culturels. 


  1. Freins institutionnels : nous ne pouvons pas jeter nos déchets si nous avons pas de poubelles


Quand on parle de freins institutionnels dans ce contexte, nous nous rapportons à l’infrastructure présente dans une institution qui permet aux individus de pratiquer ou non un comportement écoresponsable. En effet, il est évident que l’individu ne pourra pas pratiquer un comportement écoresponsable comme trier et recycler ses déchets s’il ne peut pas avoir facilement accès à des systèmes de recyclage. Plus il manque d’infrastructure pour le comportement étudié, plus il devient coûteux, en temps et en efforts, pour l’individu de le mettre en pratique et donc moins il le fera. De plus en général l’adoption de comportement écoresponsable est difficile : "Par ailleurs, un comportement pro-environnemental peut être coûteux, en ce sens qu’il requiert toujours l’ajustement important d’un comportement routinier. Il convient tout d’abord d’éliminer le comportement facile dont l’efficacité a été prouvée jusque-là, pour mettre en place un nouveau comportement, jugé parfois plus contraignant (Geller, Bechtel, & Churchman, 2002)." (Rubens, 2011 : 16-17). 


L’acte écoresponsable étant en lui-même coûteux pour les individus, tout ce qui réduit ce coût pour l’individu doit être encouragé pour l'inciter à adopter ce comportement. L’infrastructure est l’une de ces stratégies qui permet de rendre le comportement plus pratique pour l’individu et donc plus simple à exécuter, comme le décrit Lolita Rubens, 2011: De même, des comportements bénéficiant d’un fort taux d’équipements, en termes d’infrastructures par exemple, sont plus simples à mettre en place et donc plus facilement acceptés.” (Rubens, 2011 :  214)


C’est ce que Lolita Rubens démontra lors d'une étude où elle demandait à des élèves de ramener leurs papiers à recycler chez eux car il n’y avait pas de recyclage sur leur campus, un comportement jugé coûteux. “Par ailleurs, le tri sélectif n’étant pas directement possible sur le campus, le comportement que nous visons est donc plus spécifique que le tri du papier en général. Il s’agit de rapporter chez soi le papier utilisé sur le campus pour pouvoir le jeter dans le bac de tri sélectif approprié de sorte d’assurer son recyclage (des bacs de tri sont disponibles à la gare de Nanterre-Université et dans la plupart des communes). Cela représente un comportement précis et plutôt coûteux pour les étudiants.” (Rubens, 2011 : 106) En effet, on a montré que plus un comportement est difficile et coûteux en temps ou en argent, moins il sera facile de l’adopter. L’infrastructure institutionnelle doit donc aider à rendre ces comportements moins coûteux. 


Ce fait est rappelé dans un manuel des Nations Unis dédié aux campagnes institutionnelles d’utilité publique Communiquer sur le développement durable, comment produire des campagnes publiques efficaces : “Une bonne communication permet souvent de persuader les gens qu’ils ont un rôle à jouer dans le développement durable. Mais cette possibilité est gâchée s’il n’y a pas d’infrastructure qui leur permette d’y contribuer.” (Shea, Montillaud-Joyel, 2005 : 11) Cette idée est reprise par Anja Kollmuss et Julian Agyeman (2002) qui mettent en avant le fait que plus les services sont médiocres, moins les individus vont les utiliser (Kollmuss, Agyeman, 2002 : 248).


C’est aussi le premier frein que notre acteur de terrain Emilie Demoinet de la Mission écoresponsable de l’Université Côte d’Azur a identifié comme une problématique majeure. Il faut que les institutions, ici l’Université, mettent à disposition l’infrastructure nécessaire pour rendre accessibles les comportements écoresponsables souhaités. 


Ces freins institutionnels peuvent être surmontés, d’après Anja Kollmuss et Julian Agyeman, à travers l’action de particuliers jouant un rôle citoyen, ce qu’ils appellent les “actions environnementales indirectes” (Kollmuss, Agyeman, 2002 : 248-249).


  1. Freins économiques : l’écologie, un “luxe de bobo”?


Ensuite, il y a des freins économiques qui semblent prédire la capacité de certains individus à adopter un comportement écoresponsable. En effet, un facteur important dans l’adoption d’un comportement est l’opportunité de choisir de faire différentes actions. Par exemple, s’il y a une contrainte économique pour pratiquer un comportement écoresponsable cela peut être une barrière pour des individus moins aisés.

Borden and Francis (1978, comme noté dans Lehmann, 1999 : 34) font l’hypothèse que “People who have satisfied their personal needs are more likely to act ecologically because they have more resources (time, money, energy) to care about bigger, less personal social and pro-environmental issues.," (Kollmuss, Agyeman, 2002 : 244). 


Pourtant une hypocrisie est mise en avant par Thierry Libaert (2020), les individus les plus sensibilisés à la protection de l'environnement sont les pollueurs les plus importants. En effet, une étude menée par le centre de recherche sur la consommation (CREDOC) faite en mars 2019 montre que notre pression environnementale dépend en grande partie de notre capital économique et culturel. Les plus aisés et les plus diplômés sont ceux qui ont la plus forte sensibilité environnementale mais aussi ceux qui consomment plus, se déplacent et jettent le plus. Cette catégorie économico-sociale fait plus de petits écogestes que le reste de la population française mais crée plus de pollution à cause de leur utilisation toujours accrue d’équipements numériques et de leurs voyages lointains qui accroissent fortement leur bilan environnemental. (Libaert, 2020 : 62) 


Il est vrai que les préoccupations environnementales peuvent être vues comme une problématique de gens aisés, qui peuvent se permettre de consacrer des ressources à cette cause, quand d’autres sont freinés par des préoccupations plus immédiates de survie ou de gestion du quotidien. Ce discours a été entendu pendant les manifestations de gilets jaunes  un mouvement qui s’est développé en protestation contre la taxe carbone en 2018 : “l’écologie c’est un luxe de bobos”.


Pourtant, tout le monde ne partage pas cet avis. En effet, la chercheuse Léa Billen et la militante Linda Bouifrou ont soutenu que les Français les moins aisés participaient autant que les autres à des comportements écoresponsables, lors de l'émission Comment l’écologie se vit dans les quartiers populaires. Elles mettent en avant le fait que beaucoup des grandes tendances écologiques actuelles ont tout simplement été reprises de pratiques anciennes des classes populaires et que la plupart des pratiques écoresponsables sont aussi économiquement intéressantes.


Elles rappellent également que les moins aisés dans la société sont aussi les moins pollueurs, bien qu'ils soient vus comme les plus nocifs pour l’environnement et subissent une invisibilité médiatique par rapport à leurs pratiques écoresponsables. En effet, les pratiques de « repair café », de récupération, de jardins partagés qui ont succédé aux jardins ouvriers et de compostage au pied d’immeuble ont toujours existé et la solidarité présente dans les cités aide à intégrer des pratiques écoresponsables. “Ce sont des pratiques naturelles de savoir vivre dans les quartiers”, dit Linda Bouifrou sur l’émission de Mediapart en 2021. Elle ajoute qu’il n’est pas rare de voir des messages "j’ai trop de ceci, qui vient chercher ?" dans les immeubles. Les pratiques économiques sont donc étroitement liées aux pratiques écoresponsables.


De manière générale, pour toutes les classes économiques de la société française, ces comportements peuvent se mettre en place en passant par des facteurs situationnels : “Economic factors have a strong influence on people’s decisions and behavior.” (Kollmuss, Agyeman, 2002 : 249). Ils notent aussi que d’autres incitations, dont les incitations économiques et les valeurs culturelles peuvent motiver les individus à agir de manière pro-environnementale sans le faire à partir d’une préoccupation environnementale. (Kollmuss, Agyeman, 2002 : 250).


De même Michel Léger et Diane Pruneau (2015 : 16) montrent que des valeurs égocentriques peuvent mener à l’adoption de comportements écoresponsables, Maiteny (2002) suggère aussi qu’une personne tendra vers l’action environnementale si elle considère qu’elle en tirera des bénéfices tels l’économie d’argent ou l’amélioration de sa santé et de sa qualité de vie.” Cette idée est reprise par Lotila Rubens, 2011: "Nous montrons que des comportements pro-environnementaux qui permettent également à l’individu un bénéfice personnel et immédiat seront plus facilement acceptés. C’est le cas de comportements d’économie (eau, énergie, électricité) qui participent à la protection de l’environnement tout en permettant aux individus de faire des économies financières ” (Rubens, 2011 : 214)


On pourrait donc parvenir à changer les pratiques individuelles, en utilisant des arguments et des incitatifs économiques, mais il faudrait s’assurer que l’individu perçoive aussi l’action comme bénéfique pour son environnement et non seulement pour économiser. En effet, si l’individu n'agit pas consciemment pour la protection de l'environnement, ce comportement n’entre pas dans notre définition de comportement écoresponsable, qui nécessite que la personne agisse consciemment pour limiter son impact sur l’environnement. 


Avant de passer aux freins sociaux et culturels, il y a un frein qui englobe l'économie et l’idéologie dominante : l’imaginaire de la croissance infinie qui nous est vendu quotidiennement par les messages publicitaires : “La mobilisation contre le réchauffement climatique passe par des messages de sensibilisation. Mais comment peuvent-ils nous parvenir alors que nous sommes bombardés au quotidien de messages publicitaires nous incitant à consommer toujours plus?” questionne Thierry Libaert (2020 : 79). Il explique le rôle de la publicité sur notre imaginaire, dans notre perception du bonheur. “Derrière l’incitation incessante à l'acquisition de nouveaux produits, c’est notre conception même du bonheur dont il est question.” (Libaert, 2020 : 79) Ces publicités essayent de renforcer le lien entre le plaisir et l’achat, nous encouragent à surconsommer, ce qui contribue à l'épuisement de nos ressources naturelles et à l'accroissement de nos déchets. 


D’autres idéologies qui sont reliées à cet imaginaire de la croissance infinie de notre économie dans un monde de ressources finies sont explicitées par Nicolas Hulot, qui a été ministre de la Transition Écologique et Solidaire pendant le quinquennat du Président Macron. Lors d’une conférence intitulée “Crise écologique : pourquoi risque-t-on de perdre la main ?” il mentionne qu'"un couple s'est formé dans la modernité: avenir et progrès et l’idée que demain sera forcément meilleur qu'aujourd'hui" (minute 9). Il dit que cette mentalité combinée avec la croyance que "la science, la technologie, voire même la finance vont trouver remède aux difficultés qui jalonnent notre chemin" (minute 9) nous empêche de changer nos comportements. "On sait les choses mais on n'y croit pas forcement" (6:31) résume bien ses propos sur notre immobilisme collectif face à la crise environnementale et climatique qui nous fait face.


C’est ce que Sébastien Bohler met en avant dans Le bug humain (2019). Il explique le danger de cette idéologie sur le fonctionnement de notre cerveau qui n’arrive pas à se projeter dans le temps et cherche principalement à combler ses envies primaires : manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d’efforts et glaner un maximum d’informations sur son environnement. "Nous sommes emportés dans une fuite en avant de surconsommation, de surexploitation, de suralimentation, de surendettement et de surchauffe, parce qu'une partie de notre cerveau nous y pousse de manière automatique, sans que nous ayons actuellement les moyens de le freiner." (Bohler, 2019 : 10).


En effet, "face aux enjeux climatiques, nous sommes comme une personne accro à la nourriture devant une tablette de chocolat : incapables de penser à notre avenir et entièrement happés par le présent. Nous perdons de vue le long terme et favorisons notre plaisir instantané.” (Bohler, 2019 : 231) D’après lui, ces comportements court-termistes nous poussent à agir de manière irresponsable et à ne pas penser aux conséquences de nos actions sur notre environnement. Pour remédier à ce contrôle de notre striatum sur nos actions, Sébastien Bohler propose de passer vers des pratiques de pleine conscience: “En découvrant que les techniques mentales qui développent notre niveau de conscience peuvent efficacement lutter contre le biais de dévalorisation temporelle, les scientifiques nous indiquent donc une voie possible pour nous sortir de ce piège: augmenter notre niveau de conscience global." (Bohler, 2019 : 231) 


Pourtant ce n’est pas la direction dans laquelle nous nous dirigeons avec notre système social et économique: "Le plus grand danger serait, en sachant que nous avons par nature tendance à suivre ces renforceurs primaires, de leur adjoindre un système économique et une idéologie politique qui augmentent encore leur puissance, au lieu de la limiter. Continuer à promouvoir un système économique qui encourage nos grands renforceurs primaires (de récompenses) est sans doute la pire chose à faire, et c'est malheureusement ce que nous faisons depuis maintenant près d'un siècle, ce qui est en train de nous coûter notre planète." (Bohler, 2019 : 241). L’idéologie de notre système économique qui peut nous procurer tout ce dont nous pourrions avoir envie instantanément et notre liberté politique de combler nos désirs renforcent donc nos comportements néfastes à l’environnement et est un frein à la sensibilisation et au passage à l’action écoresponsable, comme celui de consommer moins.


  1. Freins sociaux et culturels : Une norme écologique pour des comportements écoresponsables socialement valorisés


Michel Léger et Diane Pruneau (2015) parlent de l’importance des codes sociaux et culturels dans l’adoption de comportements écoresponsables dans le cadre familial : Enfin, les normes sociales perçues, décrites par Icek Ajzen (1991) comme une composante principale dans sa Théorie du comportement raisonné, influencent aussi l’intention d’agir. Ajzen affirme qu’un individu adoptera un comportement s’il sent que son entourage accorde de la valeur au dit comportement.”(Léger, Pruneau, 2015 : paragraphe 19).


Au contraire, le manque d’appui communautaire pour un comportement écoresponsable peut être un frein à la pratique de ce comportement: “Parmi les facteurs qui nuisent à l’adoption de comportements environnementaux, Maiteny (2002) identifie, par exemple, le manque d’appui communautaire au moment où une personne pose un geste environnemental.” (Léger, Pruneau, 2015 : 22) En effet se sentir différents du reste de sa communauté est une difficulté supplémentaire dans l’adoption d’un comportement écoresponsable, d’après Pruneau et ses collaborateurs (2006), (Léger, Pruneau, 2015 : 22)


La bonne nouvelle pour ceux qui souhaitent faire adopter les comportements écoresponsables est que les comportements pro-environnementaux sont aujourd’hui socialement valorisés dans notre société. Nous parlons même d’une “norme écologique”  (Hunecke, Blöbaum, Matthies, & Höger, 2001 ; Matthies, Kuhn, & Klöckner, 2002 cité par Rubens, 2011 : 16). La population française serait donc plus encline à adopter un comportement écoresponsable, car cela est bien vu par son entourage de faire cette action. Ceci ne peut pourtant pas être généralisé car certains comportements se font sans le regard des autres et certains sous-groupes d’appartenance n’ont pas forcément cette norme.  


Pourtant, plusieurs auteurs, dont Sébastien Bohler, mentionnent l’intérêt de mobiliser ces valeurs sociales pour faire adopter les comportements écoresponsables. "Un jour peut-être, le nec plus ultra du snobisme sera d'être sobre et respectueux de l'environnement, et non de posséder un 4x4 suréquipé. Dans cette hypothèse, dès l'instant où le statut social sera associé aux comportements respectueux de la planète, la partie sera gagnée. Le striatum sera devenu le moteur de la préservation, et non de la destruction." (Bohler, 2019 : 205). Nous sommes très sensibles à notre appartenance sociale et notre statut social par rapport à notre entourage. Identifier et changer la norme de ces groupes pour adopter une “norme écologiste” serait une manière efficace de changer les comportements individuels.

 

Anja Kollmuss et Julian Agyeman font aussi l’hypothèse que les valeurs sociales et les motivations altruistes des individus sont souvent mises de côté par des besoins individuels plus immédiats, comme se mettre à l’aise ou économiser de l’argent ou du temps. Ils mentionnent aussi que Preuss crée une distinction entre "l'abstracte volonté d’agir”, qui se base sur les valeurs individuelles et les connaissances, et une “volonté concrète d’agir” qui est basée sur les habitudes (Preuss, 1991). (Kollmuss, Agyeman, 2002 : 250)


Enfin, d'autres facteurs sociaux amenés par Anja Kollmuss et Julian Agyeman sont le nombre d'années d’études et le genre. En effet, ils font l’hypothèse que plus on a d’années d’éducation, plus on a de chances d’adopter un comportement écoresponsable et que les femmes ont plus de chances d’adopter ces comportements que les hommes (Kollmuss, Agyeman, 2002 :  248)


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